« L’ombre de Maupassant »  nouvelle de Annelise Kunzé  (août 2021)

 
Dans une petite ville, la curiosité est croissante comme un ciel ouvert tout se voit et se sait très rapidement. Le fait que Madame Bovary porte le chapeau déplaisait à la plupart des habitants car disaient-ils cela faisait parisien. C’est vrai que le Parigot était une occasion de moquerie soit parce qu’il avait des chaussures souvent ridicules, pas vraiment adaptées au milieu marin, soit qu’il employait un terme rustique ou authentique pour compléter les mots comme paysage, mer, lieux historiques, et même en allégorie les gens du cru, les Cauchois. Lorsqu’un parisien se distinguait par son allure cela provoquait des fous rires à la caisse du magasin, le seul sur le quai B. Alors Madame Bovary se voyait appartenir à une famille de son pays d’adoption.
 
Les anecdotes sur les lieux ou les monuments de la ville l’enthousiasmaient beaucoup. Elle était plutôt d’une nature optimiste même si le ciel ne lui était jamais favorable à cause des mouettes dont le nombre battait le record de saison en saison. Récemment de nombreuses personnes avaient contemplé comme elle, l’éclipse du soleil. Depuis ce rare spectacle, elle se sentait légère, renaissante et si terrienne. Bientôt, elle susciterait l’envie de ceux qui n’y avaient pas assisté. Elle ne savait pas encore qu’un horizon incertain se dessinait comme une fiction à la mode, le surnaturel comme décor. Malgré son nom et son quotidien éloigné de ses proches, Madame Bovary n’était pas dépaysée pour autant. Elle avait lu le roman et elle se connectait à l’Emma de Flaubert dès que sa vie lui dictait les bonnes raisons de rester libre avant tout. Elle vivait au rythme des marées et des découvertes propices à son vocabulaire journalier. Avec son amie Jeanne, elle échangeait sur toutes sortes de sujets et lui dit un jour que la ville était coupée en deux, les gens de la mer et les gens de la terre. Ainsi, deux églises distinctes se partageaient leurs ouailles, l’église des marins et celle des terriens. Jeanne disait que rien n’avait changé même si les bonnes places dans l’église n’étaient plus seulement réservées qu’aux armateurs. Ces derniers dominaient encore la ville puisque dans l’esprit de certains citadins, ils occupaient leur place pour l’éternité ! Les demeures colossales en brique et en silex sur les hauteurs leur appartenaient, signe d’un siècle prospère de la grande pêche. Dans la nuit à part les boucanes, elles semblaient de grosses machines de l’ère industrielle.
 
Lors des journées du patrimoine Jeanne se souvenait avoir souvent grimpé dans la tour lanterne, haute de 60 mètres. Madame Bovary était impressionnée par l’horloge astronomique à marée de 1667. Pendant ses promenades diurnes, elle longeait le quai et surtout, elle aimait s’asseoir au bord du bassin de plaisance avec en ligne de mire, les bateaux de couleur blanche qui se dandinaient à chaque passage de l’un deux. De ce tableau propice à la rêverie, elle se demanda : quelle personne choisit la ville dans laquelle elle veut vivre ? Les saisons testaient la résistance d’un horsain comme elle qui jadis, avait forcé son arrivée en pays conquis. Des noms familiers emplissaient ses petits carnets : Anita Conti, première femme océanographe française, Jean Recher capitaine de pêche, Alexandre Le Grand inventeur de la liqueur Bénédictine, Léon Dufour, précurseur de la puériculture moderne… Tout ce patrimoine et le vocabulaire du bassin se hissaient dans son esprit : cordage, lest, câble, godille, bâbord, tribord…
 
Les rencontres des gens de la mer coloraient ses jours peu inspirés. Un brin fantasque, elle se prenait pour une amazone des sept mers, Mary Reed ou Anne Perry le pinceau à la main jamais l’épée. La palanquée de marins offrait des grains de sel à ses journées moroses et sa peinture se transformait en rien aux couleurs de la vie. A l’endroit de son quai, un lieu dit « L’Bout Menteux » où les marins débarquaient au retour de la grande pêche, les histoires se transformaient en mensonges d’une période révolue. Chacun y babillait sur un vécu, une anecdote mais rarement un fait divers. Les langues déliaient un flot de paroles répétitif jusqu’à ce que les mots se mêlent en histoires extravagantes parfois burlesques. Au profit de l’auditoire s’ajoutaient les facéties inévitables qui valorisaient leurs épopées. A la fin tout ce petit monde mentait confortablement. Elle aimait la compagnie de ces marins, matelots ou capitaines qui vous embarquaient à bord de chalutiers, le Bois Rosé, le Joseph Duhamel, la Jeune Française…  Malgré sa peur de l’eau, la lumière impressionniste avec ses reflets d’or décrits par Maupassant, calmât sa crainte. Bien que les crieurs reviennent à la mode non pour la publicité mais pour critiquer la société, les marins au courant de l’histoire à venir de Madame Bovary auraient pu clamer à l’angle d’un quai ce qui allait lui arriver.
 
Comme les personnages féminins de Guy de Maupassant, Madame Bovary voulait plaire. La promenade incontournable du bord de mer permettait aux Fécampois de se retrouver et de s’épier. Souvent les mêmes personnes se regroupaient pour marcher le long de la digue en aller-retour d’un rythme sportif. Madame Bovary avec un petit sourire au coin des lèvres, s’arrêtait régulièrement devant une statue, celle de Georges Thurotte « l’attente ». Un Capitaine lui raconta l’histoire légendaire. Elle représente une femme de marin, la tête haute, une robe longue plissée au vent sur des sabots bretons. Elle guette le retour de son mari embarqué sur un chalutier, mais comme tous les Fécampois le disent, elle regarde plutôt le ciel vers son amant aviateur. Son nom faisait toujours rire, Madame de Cuverville, son cul tourné vers la ville, Cul-vers-Ville, cela ne s’invente pas !
 
Jeanne fit un signe de loin à Madame Bovary qui ne la discerna pas tellement elle semblait invisible. Jeanne ne savait pas s’habiller coquettement. Sa démarche lourde et masculine contrastait avec celle de son amie. Grâce à ses « ça va ti » toute la journée, elle paraissait toujours de bonne humeur. Son teint mat et ses cheveux bouclés lui donnaient un air enfantin.
 
— Vous paraissez très pâle et les traits tirés ! dit-elle.
Madame Bovary, un peu surprise par cette remarque la jaugea et puis avec une grande inspiration lui répondit :
— Tard dans la nuit je me suis perdue dans ma peinture, celle que je vais intituler « Le bout du monde ».
Jeanne se vexait dès qu’elle ne trouvait pas les mots pour répondre à son amie. Elle ne trouva pas le temps et changea vite de sujet. Le moment n’était pas bien choisi pour lui dire qu’elle se sentait étrange depuis l’éclipse solaire. Elle questionna Jeanne sur l’événement de cette fin de siècle. Jeanne sortit les lunettes de protection « spéciale éclipse » qu’elle gardait en guise de souvenir.
 
— Cette baisse de luminosité totale a duré deux minutes et cela m’a paru une éternité. Ce qui m’a le plus troublé, c’est l’absence et le silence des mouettes pendant l’événement, pas toi ?
— Oui, j’ai remarqué également ce phénomène, dit Madame Bovary, la lune est passée entre la terre et le soleil et étonnamment, la totalité de son ombre a commencé dans l’océan Atlantique non loin de Terre-Neuve.
— Nous avons eu de la chance, l’absence de nuages a permis de tracer le chemin de l’ombre de la lune jusqu’à nous. Le retour à la lumière, pour une fois surnaturelle, m’a bouleversée. J’ai ressenti un effet de finitude ou une sorte de renaissance, étrange, vous ne trouvez pas ?
— Effectivement, un mois d’août inoubliable pour moi, répondit Jeanne. Avec une lumière décroissante, leurs ombres n’en finissaient pas et elles se séparèrent affectivement.
 
Madame Bovary attendit que la nuit tombe pour voir se coucher le soleil. Depuis l’éclipse, elle ressentait une forte intensité de ce qui l’entourait. Elle subit un léger vertige en scrutant l’horizon, un rayon vert signait le ciel, les cris des mouettes la firent bondir. Très vite, la nuit envahissante rafraîchit l’air. Curieusement le ciel manquait d’étoiles.
 
Au réveil, Madame Bovary aperçut les touristes arpenter les quais. En face de sa fenêtre, les parterres de fleurs de toutes les couleurs se réverbéraient sur leurs bonnes mines rayonnantes. La sienne restait tendue après un rêve qu’il fallait dissimuler à Jeanne pour ne pas l’effrayer. La réalité devait enrichir sa galerie personnelle mais son quotidien se répétait sans cesse et lamentablement. Pourtant après une pénible journée migraineuse, Madame Bovary gagna le Musée des Terre-neuvas comme attirée par un aimant, même s’il lui fallait accepter le vent des grandes marées. Les nuages formaient des grappes cotonneuses. Un étrange sentiment de ne pas être seule la figea sur place. Sa respiration rapide et désordonnée l’inquiéta, son mal de tête redoublait. Un léger souffle l’effleura et calma sa douleur. Ses pas devinrent pesants sur les pavés du quai Vicomté. Personne ne remarqua son anxiété. Pourtant son chapeau à la main, elle parlait un charabia qui n’arrêtait aucun passant.
 
Le lendemain, elle retrouva Jeanne qui lisait sur un banc le livre de Maupassant « contes du jour et de la nuit » qu’elle lui avait prêté. Elle n’attendit pas que Jeanne se lève pour lui faire la bise, elle s’assit rapidement auprès d’elle et commença son discours avec une telle éloquence que Jeanne fixa ses lèvres pour ne pas en oublier un seul mot.
 
Depuis une semaine, Madame Bovary sentait une présence à ses côtés lors de ses allées et venues à n’importe quel moment de la journée. Elle n’osait presque plus sortir.
Elle imaginait qu’en restant autour d’un cercle de gens comme les Terre-Neuvas sur sa place préférée, elle ne risquait rien. L’oreille tendue, elle souriait devant cette promiscuité d’anciens marins, un tas de retraités, les pieds définitivement sur terre qui partageaient leurs souvenirs cruels ou heureux de campagne de pêche sur les Grands Bans. Madame Bovary admirait leur métier. Ils le maîtrisaient jusqu’au bout des doigts. Pendant la saison, certains marins malchanceux en perdaient un ou deux. Lorsque le voyage s’étirait par manque de poisson, ils changeaient de poste et devenaient soit « piqueur », « décolleur », « trancheur », « affaleur », « saleur », ou « ramendeur ».En général, le voyage durait quarante cinq jours aller-retour, après avoir rempli le bateau de 850 tonnes de morues, une pêche miraculeuse.
 
L’état de Madame Bovary se transforma peu à peu en stress permanent. Non, elle ne rêvait pas. Elle longeait le quai avec le « mal de terre » des marins. Sa démarche s’apparentait à celle d’une personne en état d’ivresse. Ce n’était peut-être pas le moment de parler de ses inquiétudes. Des confidences partagées sur sa vie, paralysaient souvent Jeanne. Son esprit contradictoire et ses extravagances la paniquaient.
Quelques jours plus tard, elle invita tout de même Jeanne dans son atelier pour lui raconter ses journées étranges et les drôles de rêves encombrant son esprit. Son amie à peine installée, elle commença son récit :
— Une lumière bleutée entourait la ville comme un halo. Je grimpais la côte de la vierge quand j’ai senti une présence, aucun signe visible mais un être était bien là tout proche. Je sentais son souffle. La peur m’a envahie. J’ai couru en traversant un brouillard épais jusqu’à ce qu’un point de côté m’arrête. Je me suis assise sur le bord du chemin pour reprendre mon souffle. J’ai fermé les yeux. En les ouvrant, tu ne me croiras pas Jeanne ! Une silhouette longiligne plantée devant moi me fixait. Je ne pouvais plus bouger. Soudain, une voix d’outre-tombe perça le ciel : « Je suis le Horla, j’ai vu l’éclipse du soleil tout près de vous. Un silence intense m’a rendu visible mais vous étiez si concentrée en regardant l’évènement que vous ne m’avez pas remarqué. Maupassant me parle souvent de vous. Il connaît votre nouvelle peinture, la plus grande « Le bout du monde ». Jeanne ouvrit ses yeux diligemment comme pour agrandir l’image d’un rêve.
 
Madame Bovary poursuivit sur le même ton :
— Tout à coup ma vue s’est brouillée. Le Horla a fui. Je soupçonnai une métempsycose.
Jeanne se demanda si elle n’allait pas tomber de son siège quand Madame Bovary lui proposa un rafraîchissement. L’émotion provoqua son mutisme. Jeanne lui dit sans réfléchir qu’il fallait qu’elle se repose l’esprit. Elle lui conseilla d’arrêter de peindre, de s’enfermer plusieurs jours.
Madame Bovary n’attendait pas cette réponse.
 
Depuis cette aventure angoissante, elle dormait peu et se passait la scène en boucle. Cette rencontre bouleversait sa vie. L’attente de quelque chose devenait insupportable. Elle se mit à peindre frénétiquement sur une nouvelle peinture, intitulée « Renaissance ».
 
Lors d’une nuit d’insomnie, elle regroupa tous les livres de sa bibliothèque se rapportant à Maupassant. Elle s’installa confortablement et elle sélectionna les pages intéressantes jusqu’à ce passage énigmatique : « Le narrateur considère le Horla comme le prédateur ultime de l’homme, capable d’exister entre le tangible et l’invisible ». Elle frissonna d’effroi. Comment est-ce possible que mon esprit se trouble ? Ma conscience se retournerait-elle contre moi ? Coup de fil à Jeanne mais aucune réponse. Elle se prépara à une nuit d’angoisse sous un ciel étoilé.
 
La rencontre avec le Horla l’isolait de la réalité. Elle voulait échapper à ce mauvais souvenir mais en vain dès qu’elle se confrontait à l’extérieur, elle se sentait fragile et démunie. Un matin, la brise froide parcourut son corps. Elle frissonnait sans contrôle. Ses pensées orientaient son regard vers un hypothétique thème à venir, les falaises, la colline, les bateaux, le sémaphore qui avait été construit sur les fondements d’un ancien phare avec une vue extraordinaire, d’Antifer à Dieppe. Elle se dit que sa vie ne serait plus jamais comme avant. Elle était une naufragée dans sa ville. Jeanne conservait le secret. Elle jura de ne rien dire et resta dans la confidence malgré ses doutes liés à cet épisode. Elle connaissait Madame Bovary, ses extravagances, ses démons intérieurs et son imagination débordante mais le complexe d’infériorité de Jeanne s’effaça au profit de cette énigme. Le Horla invisible parfois, tapi, et surgissant au coin d’une rue devint une enquête à suivre, une science-fiction de plus dans un récit parsemé de trous noirs. Un être fantastique présent dans la ville.
 
Parmi les passants surpris par son look, Madame Bovary s’installa pour dessiner, malgré des regards hostiles, devant la maison de la grand-mère de Maupassant. La relecture de ses romans lui revenait sans cesse en mémoire. Sa main se crispait régulièrement comme si une autre main lui commandait le tracé. Dès qu’elle pensait au Horla cela redoublait d’intensité. Elle mit en cause sa fatigue et son inquiétude liées à son âge avancé. Des frissons se propageaient de haut en bas de son corps comme un ascenseur qui fonctionne sans fin. La température extérieure devait avoisiner vingt degrés. Elle ne saisissait pas ce qu’il lui arrivait. Une fois son dessin suffisamment précis, elle rangea son matériel au ralenti du fait de son corps ankylosé.
 
Au retour, alors qu’elle traînait des pieds, un rayon de soleil contourna son ombre. C’était la première fois qu’elle ressentait un tel état végétatif. Malgré sa volonté farouche et en pleine crise de panique, elle lutta contre ce phénomène surnaturel. Pourtant cette ombre cillait comme l’éclat d’un prisme de lumière. L’indifférence des gens qui la croisaient lui imposait un sentiment d’abandon. Leur manque de réaction l’étonnait. Elle s’isola.
 
Jeanne arriva rapidement chez Madame Bovary, essoufflée d’avoir couru. Peut-être redoutait-elle les évènements ? Jeanne se demanda pourquoi son amie s’habillait à la mode du 19ème Siècle. Ce n’était pas dans ses habitudes de se déguiser. Elle imagina que ce devait être pour un futur projet pictural. Elle ne désira pas la questionner sur son accoutrement, seulement attentive à ses paroles. Comme elle, Jeanne n’avait aucune explication. Un vide s’installa avant que les yeux larmoyants de Madame Bovary ne choquent Jeanne. Elle se décida à parler à son tour tout en cherchant des réponses afin de rassurer son amie.
 
— L’éclipse du soleil agit sur nous comme sur d’autres personnes d’une manière mystérieuse. Nostradamus n’avait-il pas prédit la fin du monde au 20ème siècle ? La peur de l’inconnu nous paralyse. La science ne peut pas tout résoudre même si notre technologie envahit notre mode de vie.
 
Madame Bovary resta figée. Sa tête avec au-dessus d’elle un point d’interrogation semblait figurer le scepticisme. Les paroles liturgiques de Jeanne l’apaisèrent tout de même et son amie perçut enfin une lueur d’espoir. Leur esprit tanguait de tant d’incertitudes sur l’avenir.
L’atmosphère lourde se teintait de rayons obscurs. Elles allumèrent quelques bougies. D’un accord verbal, Madame Bovary tentait de capturer et de domestiquer l’image de l’être invisible en balayant l’air avec un miroir de droite à gauche. Le geste dura quelques minutes. Jeanne se retenait de rire. Cette scène singulière se répéta plusieurs fois en solo. Madame Bovary se sentait plus rassurée.
 
Jeanne essayait de dédramatiser la situation pesante entre ses quatre murs. La nuit s’étirait au-dessus d’elles sans que ni l’une ni l’autre ne s’en aperçoive. Jeanne raconta ses dernières lectures même si Madame Bovary pensait que ce n’était pas le moment. Par courtoisie, elle l’écoutait.
 
Les jours suivants, Madame Bovary resta cloîtrée dans son havre de paix propice à mettre de l’ordre dans ses pensées. Elle s’installa dans son fauteuil face à la peinture « Le bout du monde ». Elle ne la quitta pas avant d’y voir un signe d’avertissement mais le temps filait sans que rien ne se passe. Une obsession grandissait, d’où venait cette étrangeté ? Son esprit était-il limité ? L’univers plus amical ?
 
Ses vivres s’amenuisaient à cause de son entêtement à rester isolée. Ses derniers jours de frayeurs ne s’estompaient pas si facilement. Elle se demandait sans cesse, pourquoi le Horla s’obstinait à la déranger. La fatigue s’ajouta à son mal de crâne et elle réalisa que si les choses troublantes s’adressaient à elle directement, il lui faudrait faire preuve de plus de discernement et prendre bien soin d’elle à l’avenir.
 
Bientôt, sa bonne humeur se remarqua malgré l’envie d’être invisible. Pourtant, dans sa tête, elle redoutait le pire. Elle réfléchissait à la situation qu’elle vivait depuis la première fois où elle se sentait talonnée par une présence humaine. En passant devant une vitrine, son cœur fit un bon. Son ombre qui traversait la vitre était blanche et non noire. Tremblant de peur, elle courut jusqu’à ce que son émotion se dissipe enfin. Que devait elle faire ? En parler une fois de plus avec Jeanne, voir un psychologue, un médium, partir quelques jours en gîte, rester ici et peindre deux fois plus pour oublier ? Rien ne la satisfaisait. Elle décida de ne plus y penser. Ce soir la pleine lune pourrait peut-être ébranler la réalité ? Sa sérénité dominait son angoisse. Elle croyait suivre la voix de la raison.
 
Des semaines passèrent dans la tranquillité d’une retraite consacrée à la lecture. Elle commandait tous ses repas. Dehors le ciel noir crachait de gros grains. Tout ce voyage en littérature fut pour elle un immense plaisir, Maupassant plus présent dans ses choix. Aucune lecture, conte, roman, ne réveillait un passage douloureux comme le sien. Seulement l’ombre grandissait dans ses rêves. Un jour, elle s’évada de son cocon. Une lumière anormale, un peu identique à celle de l’éclipse envahissait la ville. Aucune ombre mystérieuse sur son chemin. Elle se souvint qu’au niveau de l’équateur, on n’en n’avait même pas. Comme une pénitente, elle gravit la colline de la Vierge jusqu’à la chapelle de Notre-Dame-du-Salut. Cet édifice qui se détachait du ciel marin contenait des ex-voto en hommage aux disparus en mer. Des cierges brûlaient pour la Vierge. Elle resta dans ce clair-obscur, immobile, essayant de calmer son esprit qui avait perdu toute force créative.
 
En pèlerin averti, elle descendit le chemin des Romains. L’énergie lui manquait. Que de questions la taraudaient. Aucune âme ne croisait sa route. Quand elle atteignit enfin le bas de la côte, elle s’aperçut que son ombre n’était pas la sienne mais une autre, celle de Maupassant. Son physique de profil, massif et charpenté, qu’elle avait vu maintes fois dans les livres, se dessinait avec précision. Elle faillit s’évanouir. Son pouls était faible. Son regard flou s’assombrit.
 
Des jours et des jours passèrent. Madame Bovary s’isola. Elle comprit qu’elle devait à tout prix combattre ses pensées négatives et que le mystère de sa vie n’aurait un sens que si elle se connectait à l’univers. Elle pensait que de toute façon la vraie Madame Bovary existerait pour les siècles à venir. Que l’ombre de Maupassant devenue la sienne serait présente sur toutes les falaises du Pays de Caux. Seul son secret resterait gravé dans son esprit et jamais elle ne manquerait une éclipse du soleil et de lune.
 
Le passé, le présent et l’après s’unissaient.
 
Annelise Kunzé